
Un homme légèrement aviné pénétre dans les toilettes du bar Marsella dans le quartier du Raval à Barcelone… Certains habitués auront identifié Ricardo Méndez, accoudé, il y a quelques minutes encore, sur un bout de comptoir, une chope de Socarrada triple malt et double fermentation à la main.
A présent, l’inspecteur, désormais derechef soulagé, fixe le réservoir en faïence d’une antique chasse d’eau gravitaire au levier laitonné. La main du flic enserre encore la chaîne d’action en acier chromé qui évoque fugitivement dans les brumes de son esprit quelques jeux érotiques pratiqués sur quelques patronnes de bars accortes du quartier… il y a… plus de 30 ans déjà… Méndez a tiré la chaîne et il écoute l’eau sous pression tomber dans la cuvette 2 mètres plus bas… Puis, le bruit plus régulier de l’eau qui maintenant va remplir le réservoir… Enfin, il profite d’un silence relatif uniquement troublé par quelques gémissements humains en provenance de la cabine jouxtant la sienne et qui sont maintenant de plus en plus audibles. Un claquement sec lui indique que le réservoir est désormais rempli, que le flotteur a joué son office en obturant l’arrivée d’eau. La chasse est revenue sans intervention de sa part dans son état initial.
Une chasse d’eau est-elle intelligente ? s’interroge Ricardo. Est-ce cela l’Intelligence Artificielle ?
Le lendemain à 10h46 am, une femme d’âge avancé, conservatrice-adjointe à la Biblioteca de Catalunya, le chignon gris et le visage sillonné par les affres du temps, les 2 bras sur un pupitre en bois, observe avec méfiance Ricardo Méndez… Sa requête l’intrigue :
« Madame, suggérez-moi la lecture d’un ouvrage concernant l’Histoire des sciences et techniques et décrivant succintement les travaux d’Alan Turing, Norbert Wiener, Joseph Weizenbaum et John von Neumann… « .
La bibliothécaire n’a jamais fréquenté les bars nocturnes de la ville à l’époque où Méndez mangeait, buvait, prenait du plaisir et accessoirement menait quelques enquêtes dont la plupart n’aboutissaient jamais. Elle n’a pu croiser le flic barcelonais arrêtant un coupable à 10 mètres de sa planque et le relâchant quelques minutes plus tard en échange de quelques informations…
« Qui est cet homme négligé se demande la gardienne de savoirs ? Sûrement pas un catedratico… « .
Le jour même, fin de matinée, bar Marsella :
Mendez entame son deuxième café, très intéressé par les travaux de Wiener… et repense à ses réflexions nocturnes de la soirée précédente : la chasse d’eau n’est donc ni une machine automatique (puisque elle nécessite une intervention humaine) ni encore moins un objet intelligent car elle ne possède qu’une seule fonction (ce n’est pas une machine programmable) et est, de facto, dépourvue totalement d’adaptation… encore moins d’imagination, d’esprit critique… Il s’agit juste d’une machine dotée d’un asservissement de type rétroaction (la sortie réagit sur l’entrée afin que la chasse retrouve son état stable d’origine). D’ailleurs, peu importe ce qui se passe DANS la chasse… Qui s’en préoccupe lors de la satisfaction de besoins essentiels à part notre vieux flic ? La chasse est une boîte noire dont seul est connu son fonctionnement extérieur dirait un cybernéticien…
Méndez se souvient alors, lui que ne fait que 10 m à pied par jour, d’un bref parcours effectué à bord d’une Mercédès Classe S durant lequel le chauffeur et garde du corps de Mateo Gomez, un des parrains de la mafia barcelonaise, avait tenté de lui expliquer les assistances électroniques embarquées dans le véhicule (avertissement de dépassement de ligne – les lignes que Ricardo franchit souvent sans même en avoir conscience ! – pilote automatique de régulation de distance – … Et Mendez de se souvenir des analyses pertinentes de Mattew B. Crawford à ce sujet… Ricardo, qui se passionne aussi pour la photographie désinvolte et triviale, retrouve aussi ces assistances à la décision humaine dans les nouveaux boîtiers numériques… Reconnaissance des sujets (un chat n’est pas tigre mais le tigre n’est-il pas chat sauvage en réalité ?) mais aussi prévision du comportement du sujet (brusques changements de cap ou accélérations/décélérations aussi aléatoires que soudaines par exemple… ).
Est-ce enfin là ce que l’on appelle IA ? Certes non… Il s’agit juste d’assistances à la prise de décision humaine…
Une voiture autonome est-elle à base d’IA ? C’est très discutable se dit Méndez… Une voiture autonome peut-elle avoir des sentiments, de la compassion ? de l’imagination, comprendre la langue sifflée de l’ïle de la Gomera ? (Le flic fait ici référence au film « Les siffleurs » de Corneliu Porumboiu avec la belle Catrinel Marlon).
Le fameux test d’Alan Turing réinterprété par ELIZA, un agent conversationnel imaginé par Joseph Weizenbaum suffit-il pour distinguer homme et machine intelligente ?
Méndez jette un oeil à sa Zenith El Primero et décide d’honorer la convocation de son nouveau chef, le Commissaire Augustin Domingo-Colon, avec plus de 2 heures de retard… Il se verra peut-être signifier sa mise en disponibilité… Sait-on jamais ? Le pire n’est jamais sûr…
5 réponses à « Réflexions philosophiques d’un vieux flic près d’une chasse d’eau »
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« Une voiture autonome est-elle à base d’IA ? C’est très discutable se dit Méndez… Une voiture autonome peut-elle avoir des sentiments, de la compassion ? »
Justement, Inspecteur, « c’est là ké l’os » ! Laissons de côté les pour et les contre qui vont philosopher sur le plaisir de la conduite et la poussée de testostérone procurée par la maîtrise des chevaux des divers engins autopropulsés sans donner les commandes à une assistante virtuelle…
La vraie question est : va-t-on donner à l’IA de droit de tuer ? Et qui ?
Hérésie ? Délire métaphysique ? Moraliste ? Pas du tout…
Tout conducteur effectuant un nombre respectable de kilomètres sera statistiquement confronté à un moment ou un autre à une situation extrême.
Imaginons. Après une nuit mémorable, Nat Sakura conduit sa dernière Mercedes SLK, les cheveux au vent. Assis à ses côtés, l’Inspecteur tout sourire, perdu dans les clichés de cette nuit torride fixés uniquement dans son reptilien car il n’a pas osé sortir son Fuji X-T3 quand Nat l’a chevauché sans la moindre retenue.
Rien ne semble pouvoir assombrir ce bonheur charnel…
Mais soudain, sur cette petite route de montagne serpentant entres les cols abrupts du Parc National de la Vanoise, dans un virage aveugle, un enfant ayant échappé à la vigilance de ses parents trop occupés à déguster quelques ballons d’un petit Bandol bien frais, court après son ballon, en cuir cette fois, et traverse soudainement la route.
Bien sûr Nath n’a pas le temps de réagir, c’est physiologiquement impossible d’éviter la collision en une nano seconde.
C’est là qu’intervient notre IA. Elle, elle peut intervenir, mais la distance entre l’enfant et le pare-choc avant de la Mercedes étant trop courte, elle doit prendre une décision : je tue l’enfant en le percutant (et je sauve Nath et l’Inspecteur) ou je tue les occupants du véhicule en précipitant la Mercedes dans le ravin (et je sauve l’enfant) ?
Qui va prendre la responsabilité de la programmation de notre IA ?
Bien à vous Inspecteur.
jmv
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Très Cher,
Vous m’avez devancé ! Les problèmes juridiques et éthiques posés par l’utilisation de l’IA vont être évoqués dans de prochains billets publiés sur ce même site… Mais vous savez que l’inspecteur est vieillissant et n’est plus aussi vif qu’il y a quelques décennies (d’ailleurs, l’a-t-il déjà été ?). Son appétence pour l’alcool a certainement grillé quelques dizaines de milliers de neurones mais il garde malgré tout de bonnes capacités d’analyse… Ce sont surtout ses capacités sexuelles qui sont diminuées quoique certains fantasmes peuvent réveiller à sa grande surprise sa libido (cf les bouquins de Ledesma que je vous encourage à lire !).
Par ailleurs, bien que Méndez ait été définitivement rayé du tableau d’avancement au grade d’inspecteur principal par le commissaire Monterde, il lui tient à coeur de boucler ses enquêtes de très haute importance comme retrouver le Vespa Rallye 200 cc vert olive millésime 1971 de la cheffe du Moments, Carme Ruscadella (cf le billet : « La philosophie du « Comme si… » et la virtualisation du monde réel » sur ce site).
Méndez s’adonne aussi, mais c’est maintenant bien connu, à la photographie… Tout cela prend du temps.
Enfin, le flic s’est dit qu’un billet court a statistiquement plus de chances d’être lu qu’un billet long…
Donc de nombreux autres articles sur l’IA sont en gestation dont certains traiteront de l’IA embarquée dans les boîtiers photo modernes (ainsi bien entendu dans les smartphones).
Malgré tout, et pour étancher vos réflexions débordantes et néanmoins intéressantes, je vais, ici, évoquer très brièvement un travail de recherche du MIT (le fameux Massachusetts Institute of Technology) !Allez donc vous amuser (c’est très ludique en fait) avec la Machine Morale du MIT :
https://www.moralmachine.net/hl/fr
Cette machine est avant tout un fabuleux moyen de collecter les données correspondant à la « morale » d’une majorité d’individus d’une société à un moment donné… et qui devrait permettre de répondre, au moins en partie, à la question que vous vous posez :
« Qui va prendre la responsabilité de la programmation de notre IA ? »Ricardo ne poussera plus avant son raisonnement car il ne veut prendre le risque de trop déflorer ses prochains articles !
thanks for following the inspector !
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This is all very interesting, Inspector.
I look forward to hearing from you.
Kind regards.
jmv
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