
Définitivement écarté du tableau d’avancement au grade supérieur auquel il aurait pu légitimement prétendre, Méndez mène nonchalamment ses enquêtes dans les vieux quartiers de Barcelone et ne se fie qu’à ses sens et tout particulièrement à son flair (indispensable pour un policier quand bien même ne fût-il pas chien !) et à son toucher.
Le vieux Méndez est pourvu d’une intelligence pratique sans doute à rapprocher de celle d’Hedy Lamarr…
Il ne croit que ce qu’il voit, ce qu’il sent, ce qu’il déguste, ce qu’il touche… mais parfois ne croit pas un mot de ce qu’il entend… !
En plus d’un siècle de vie passée principalement à observer, Ricardo s’est depuis longtemps interrogé sur les rapports entre l’Homme et la Machine et il est tentant, pour un être aussi pragmatique que le flic barcelonais alcoolo-tabagique, d’analyser ce que chaque individu utilise au quotidien en en ayant d’ailleurs de moins en moins conscience : les Interfaces Homme-Machine.
Si l’outil semble déjà avoir été utilisé par les homo habilis peuplant l’Afrique de l’Est il y a entre 2,3 et 1,5 millions d’années, les « hommes habiles » ne semblent avoir manié que des galets aménagés dépourvus d’Interface Homme-Machine (IHM) même très primitive.
Très vite, l’homme a cherché à perfectionner l’outil pour améliorer sa puissance, sa précision, sa facilité et sa sécurité à l’utilisation (on ne parle pas encore d’ergonomie !). Et c’est là qu’intervient très tôt les IHM.
Les IHM les plus primitives (et encore utilisées mais jusqu’à quand ?) sont connues de tous. Prenons l’exemple du marteau pour faire comprendre. Cet outil percuteur est composé d’une tête et d’un manche. Il ne viendrait à quiconque l’idée de percuter une pointe avec la seule tête du marteau (ce qui reviendrait à utiliser une sorte de… galet aménagé !). Le manche va donc être interface entre la main de l’homme et la partie purement fonctionnelle de l’outil en lui assurant plus de puissance (par effet de levier) de précision dans le geste, de sécurité et d’ergonomie.
Les historiens des sciences et techniques ont depuis longtemps tenté une classification des IHM en référence à leur technologie :
IHM mécanique : le clavier d’une antique machine à écrire mécanique où la force d’appui d’une barre de lettre sur le papier est directement proportionnelle à celle du doigt du dactylographe.
IHM électromécanique : l’impact de la barre de lettre d’une moderne machine à écrire dite « électrique » sur le papier est décuplé par rapport à la puissance exercée par le doigt de l’utilisateur, la frappe est calibrée et est donc régulière mais au prix d’un apport d’énergie exogène : l’électricité.
Sont venues ensuite des IHM plus modernes : vocales, tactiles…
Cette classification semble totalement dépassée aux yeux de Méndez… L’évolution des IHM n’est pas rythmée par l’introduction des technologies qu’elles embarquent ni même par les sens humains par lesquels elles communiquent avec lui.
Durant une période très longue, chaque outil (machine) avait une IHM dédiée, « à chaque marteau, son manche » pour illustrer simplement.
Dans les dernières décennies du siècle dernier, 2 ruptures technologiques subies sont apparues :
Rupture 1 : au concept « à une fonction de l’outil, un seul bouton physique sur une IHM physique unique et dédiée à cet outil », nous sommes passés ensuite au concept « une interface virtuelle universelle pour monitorer une myriade d’outils physiques connectés ». Cette dernière évolution a été favorisée mondialement par l’adoption voulue ou forcée des smartphones par la grande majorité des populations des pays les plus avancés économiquement.
Rupture 2 : la virtualisation du réel. Le vieux condé a déjà disserté sur ce concept absolument fondamental à comprendre pour qui veut tenter d’analyser le Monde :
A travers une interface (elle-même virtuelle), nous croyons contrôler le monde (ou une partie de celui-ci) notamment par le truchement d’une « application ». Mais ce que nous croyons monitorer en total libre-arbitre n’est pas un fragment, si petit soit-il, du monde réel ou plus modestement d’une machine physique (un objet connecté), nous pilotons en fait un monde virtuel imposé par des algorithmes – favorisant la fuite et la concentration des données propres à chaque individu – aux mains de quelques sociétés capitalistes tentaculaires… et cela pour leur seul profit. « Un monde irréel et déformé que nous assimilons à la réalité (le monde qui se touche) », résumerait Méndez).
La virtualisation du monde réel , à grand renfort d’IA, va aboutir dans peu de temps à une perte quasi-totale du sens des réalités comme le décrivent parfaitement Eric Sadin et Matthew B. Crawford.
Et les capteurs haptiques dans tout cela ?
Nous l’avons tous compris : la couche de virtualisation entre le monde réel (celui qui se touche) et sa représentation virtuelle à travers une IHM elle-même virtuelle fait que cette interface n’est pas, par construction, apte à générer des « retours sensoriels » émanant du réel vers l’Homme. Il va donc falloir les « simuler » (par vibrations, dispositif robotique… ).
La boucle est derechef bouclée, la perte du sens du réel introduit par la virtualisation a cassé le « feedback » (au sens cybernétique du terme, cf Norbert Wiener) en isolant (terme très connu des informaticiens !) homme et monde physique, il va donc falloir générer artificiellement (virtuellement !) ces retours pour rendre la représentation fallacieuse d’un pseudo-réel inventé de toutes pièces pour le profit de quelques uns… plus… réaliste !
« Un bel exemple de technosolutionnisme et d’absurdité » marmonna Méndez en déglutissant bruyamment une gorgée de mauvais vin.
« « Aller droit dans le mur en appuyant sur l’accélérateur tout en sabotant les freins ! »
Cet article vraiment inutile a une suite…
En savoir plus sur Un photographe insignifiant incarne l’inspecteur Méndez !
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Belle et pertinente analyse ! (et assez flippante en même temps car le processus est déjà grandement avancé).
Inspecteur, vous êtes le Edward Snowden de l’IHM.
Quel va être votre retour sensoriel quand une couche de virtualisation va remplacer votre IHM (votre bras, votre main) pour déguster ce mauvais vins dans les bars glauques de Barcelone ?
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le vieux flicard vous remercie !
Je ne fais que reprendre les travaux de mes maîtres (sans les plagier, j’ai trop de respect pour eux…!) :
* Eric Sadin, un des seuls philosophes des sciences dans le monde francophone (Méndez lit actuellement son dernier bouquin « La vie Spectrale »). Eric n’a pas vraiment de vrais détracteurs, seulement des propagandistes courroies de transmission de l’industrie du numérique (Méndez cite Laurent Alexandre).
Viennent ensuite :
* Félix Tréguer, sociologue et informaticien, cofondateur de « La Quadrature du Net », spécialiste dans la surveillance électronique et la technopolice et d’autres moins connus qui oeuvrent dans l’ombre de leurs labos.
* et aussi, oui, Snowden fait partie de ces lanceurs d’alerte et c’est grâce à lui que beaucoup de personnes ont pris conscience de l’importance de chiffrer leurs données…
Sans oublier tous les grands de l’Open Source dont le grand Di Cosmo, universitaire franco-italien qui a sensibilisé l’inspecteur il y a… 30 ans !
Pour couper l’herbe sous le pied de mes détracteurs (dont vous ne faites pas partie), cet « underground « et moi-même ne sommes pas technophobes, déconnectés du monde numérique… Nous avons tous des smartphones et Eric Sadin visite régulièrement les grands labos de recherche en IA pour s’entretenir avec des chercheurs de haut niveau…
Dans cet underground, on doit pouvoir aussi trouver le meilleur comme le pire (notamment en terme de mouvances politiques) comme partout… C’est la nature humaine qui le veut… A chacun de faire le tri !
Mais pour la très grande majorité de nous, nous voulons une techno au service de l’Homme et non au service de quelques uns… Une techno utile que nous avons choisie… Alors oui, c’est flippant mais… peut-être pas encore désespéré !
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