

Cet article inutile fait suite à :
Méndez, dans l’article précédent cité supra, a montré que les Interfaces Homme-Machine (IHM) ont subi 2 ruptures au cours de la 2ème moitié du siècle dernier :
Rupture 1 : au concept « à une fonction de l’outil, un seul bouton physique sur une IHM physique unique et dédiée à cet outil », nous sommes passés ensuite au concept « une interface virtuelle universelle pour monitorer une myriade d’outils physiques connectés ». Cette dernière évolution a été favorisée mondialement par l’adoption voulue ou forcée des smartphones par la grande majorité des populations des pays les plus avancés économiquement.
Rupture 2 : la virtualisation du réel. l’IHM est elle-même virtuelle sans prise directe avec le réel. Elle est l’interface entre l’Homme et une vision virtuelle (reconstituée) de la réalité.
L’inspecteur Méndez évoquera ici l’appareil photo et principalement le boîtier, l’objectif intervenant de manière très mineure dans le raisonnement qui va suivre. La fonction unique de cet outil est de… photographier/filmer ce qui exclut de facto le smartphone.
S’il existe un outil dont l’ergonomie de l’IHM apparait essentielle, c’est bien l’appareil photo et ceci pour 2 raisons :
- l’appareil photo est un outil complexe car doté de très nombreuses fonctions,
- Il est souvent indispensable d’activer/désactiver une fonction et/ou de modifier la valeur d’un paramètre le plus rapidement possible alors même que l’on a l’oeil dans le viseur.
En fait, un appareil photo est juste un outil qui se veut prolongation de la main (et de l’esprit) de l’Homme. A caractéristiques à peu près égales (taille et qualité du capteur notamment), ce qui va faire la différence c’est, comme souvent, l’IHM donc l’ergonomie qui va être plus ou moins adaptée au possesseur de l’appareil et de l’usage qu’il veut en faire…
Si la plupart des appareils destinés à un grand public, généralement peu enclin à un dur apprentissage (tout doit être intuitif), sont suffisamment automatisés (donc simplifiés pour l’usage) et peuvent se contenter d’un seul écran LCD tactile comme IHM, le photographe averti en pleine possession de ses facultés (mais est-ce vraiment le cas de Ricardo ?) désirera paramétrer son boîtier AVANT de prendre une série de clichés mais aussi parfois JUSTE AVANT le déclenchement ce qui demande dextérité et rapidité… C’est là où tout devient intéressant car les fortes contraîntes ergonomiques ont fait que les constructeurs n’ont pas pu vraiment adopter, avec regret, une interface de paramétrage unique de type tactile (l’écran LCD) et ont donc conservé une bonne dizaine de boutons/molettes physiques dont certains sont d’ailleurs paramétrables par l’utilisateur. Cohabitent donc 2 IHM, une IHM physique et une IHM virtuelle (l’écran LCD).
Certains fabricants, pour séduire une clientèle qualifiée par certains de passéistes, ont tout bonnement conservé quasi à l’identique l’IHM physique des antiques boîtiers argentiques. Citons le cas typique de Fujifilm (boîtiers à monture X) qui adoptent une IHM « boutons/molettes » : 3 molettes principales (crantées, verrouillables, manipulables avec des gants, du pur, du pratique, du costaud !) : une pour les ISO, une pour la vitesse, une pour sur/sous-exposer, le réglage du diaphragme se faisant par rotation d’une bague physique sur l’objectif. L’énorme avantage est que l’on peut prérégler son appareil éteint tranquillement assis sur une table de bistrot, sans attirer l’attention !
Fujifilm, qui, peut-être secrètement, souhaite la disparition prématurée des photographes à l’ancienne comme le camarade Méndez, permet aussi, sur ces mêmes boîtiers, d’utiliser l’écran, de manière tactile ou non, comme IHM virtuelle. Le meilleur des 2 mondes ?
D’autres appareils Fujifim jouent eux clairement sur l’IHM virtuelle en réduisant le nombre de molettes/boutons par adoption de la molette PASM adoptée par la plupart des autres fabricants. Cette molette bien particulière offrant la possibilité par anticipation de présélectionner un mode de fonctionnement (Programme, Ouverture, Vitesse, Manuel) permet au fabricant de réduire le nombre de molettes/boutons physiques, d’augmenter la résistance aux intempéries et, in fine, de réduire les coûts de fabrication.
Leica, quant à lui, à l’instar de Fujifilm, n’a pas vraiment franchi le pas entre IHM physique et IHM virtuelle, l’écran arrière LCD ne jouant pas un rôle majeur dans le paramétrage.
Maintenant analysons la deuxière rupture subie par les IHM, la virtualisation accélérée du réel.
Evacuons avant tout toute discussion stérile et partons du postulat suivant :
La représentation mentale de l’artiste d’une scène à photographier est déjà une virtualisation du monde. Mais c’est sa virtualisation d’un monde qui est le sien à l’instant t. Cette représentation virtuelle est l’interprétation de la lumière captée par ses yeux et analysé par son cerveau à travers ses propres biais cognitifs, son état mental du moment, sa consommation éventuelle de stupéfiants, sans filtre aucun.
Ricardo Méndez
Nous allons voir que la représentation mentale du photographe va être influencée très fortement par la technologie embarquée dans la plupart des appareils numériques.
L’appareil photo lui-même, à travers son système de visée optique ou électronique, son système de Mise Au Point (MAP), son écran LCD, la focale de l’objectif monté et surtout les algorithmes embarqués dans l’appareil que seul le constructeur maîtrise, rajoute une couche de virtualisation souvent indésirée car brouillant le message que veut faire passer l’artiste.
Le système de visée optique ne modifie que peu la représentation du réel du photographe, mais, a contrario, les systèmes électroniques (viseur ou pire encore, le LCD arrière) affichent une reconstitution algorithmique du réel qui ne correspond ni à ce que « voit » l’artiste avec ses yeux, ni à ce qu’il obtiendra au développement du RAW (ou de l’image JPEG que l’appareil fabriquera).
Le raisonnement sera identique en ce qui concerne le dispositif de MAP. les systèmes MAP de type « autofocus » vont prendre une décision à la place du photographe. Les constructeurs communiquent sur les capacités des algorithmes embarqués à base d’IA à détecter automatiquement un sujet en mouvement, le type de sujet (moto, coureur, oiseau, drone… ) voire même de faire la MAP sur l’oeil d’un animal. Les résultats sont mitigés. Beaucoup de photographes avertis ne comptent pas sur ces béquilles informatiques et font la MAP soit manuellement soit télémétriquement (Leica) et jouent sur la profondeur de champ (hyperfocale) pour s’assurer que tout soit net.
La représentation virtuelle que veut nous offrir les systèmes numériques est celle d’un monde parfait. Une photo doit donc forcément être parfaite, avec des couleurs justes, une MAP exacte… et bien entendu cette photo standardisée devra correspondre à ce qu’attend un public ciblé (à des fins marchandes bien sûr). Si cela est l’avenir de la photo, alors oui, les photographes notamment publicitaires (photographes d’objets par exemple) disparaitront remplacés par le « prompt » de logiciels type Midjourney.
La photographie artistique, elle, a contrario, est alimentée par des clichés souvent imparfaits et c’est cette imperfection, imaginée bien avant la prise de vue et parfaitement controlée, qui est vecteur de la pensée de l’artiste. En tout cas c’est ce qu’il veut, ce qu’il espère car l’image finale, qui sera probablement illisible par beaucoup, traduira sa pensée, ses tourments… et le démarquera des autres photographes, ses concurrents. L’IA ne sera jamais capable de cela. Elle ne sait que créer de nouvelles images à partir d’un très grand nombre d’autres images.
On ne peut vraiment créer uniquement à partir de ce qui existe déjà.
Ricardo Méndez
Un photographe n’est pas un photocopieur.
Nath-Sakura
Un véritable photographe essaiera de maîtriser la lumière, de soigner son exposition au besoin en utilisant un posemètre/flashmètre. « Limiter les opérations de développement » en post-production sera son credo.
Un véritable photographe d’art privilégiera à coup sûr un appareil avec une IHM physique parfaite, une visée optique, une MAP télémétrique et bien sûr un couple capteur/objectif de grande qualité. D’où, peut-être, l’engouement (renforcé par le marketing) pour des appareils très hauts en gamme comme Leica qui ne virtualisent pas trop la réalité (viseur optique, mise au point télémétrique, voire absence de LCD, etc… ) et pour lesquels les sirènes du marketing vantent la fiabilité et la longévité surfant sur les mythes Bresson, Doisneau… : « A une vie, un appareil unique donc excessivement cher mais solide » !
Ricardo tient à remercier ici Nath-Sakura, photographe et directrice artistique, sans qui cette analyse décadente n’aurait pu être écrite !
2 réponses à « IHM des appareils photos et libre-arbitre du photographe »
En savoir plus sur Un photographe insignifiant incarne l’inspecteur Méndez !
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
Répondre à Photographie et technosolutionnisme – Un photographe insignifiant incarne l’inspecteur Méndez ! Annuler la réponse.