La matrice, les serfs et les techno-prolos

Si l’occasion avait été donnée à l’inspecteur Ricardo Méndez de partager une bouteille de Rioja Bodega Contador avec Yanis Varoufakis tout en appréciant l’évolution de Maria, la chef de salle de l’intimiste bar Babel, aux jambes galbées affectées d’un genu varum qui, toujours, attiraient comme par magnétisme son regard, il aurait sans doute suggéré à l’économiste iconoclaste de renommer son dernier ouvrage « Les nouveaux serfs de l’économie » …

« La matrice, les serfs et les techno-prolos » conviendrait mieux assurément, articula sombrement le policier anarchiste à la langue noire et villeuse.

La Matrice, finalement préférée à la « MIC » , « Matrice d’Interconnexion et de Contrôle » qui fut la toute première appellation ricardienne de cette nébuleuse technostructure que Varoufakis nomme, quant à lui, le Capital Cloud. Bien sûr, la Matrice décrite par Méndez fait référence à la série de films américano-australiens écrits et réalisés par les sœurs Wachowski.

Tout ceci semble confus dans la tête embrumée du flic qui, de toute évidence, n’en est plus au premier verre de sa soirée… Mais, en réalité, c’est plutôt le lecteur qui assurément n’appréhende pas ce concept. Le condé va être clair :

  • soit le lecteur accepte de lire, relire et comprendre,
  • soit il abandonne la lecture de l’article, rentre chez lui et souscrit un abonnement annuel premium à Playboy TV pour la modique somme de 49,95€.

Les jeux sont faits. Rien ne va plus.

Ce n’est un secret que pour le Chef direct de Méndez, le Commissaire Principal Monteverde. Toutes les prostituées barcelonaises, en tout cas les plus vieilles, savent que l’inspecteur est passionné par l’Histoire des sciences et techniques et plus particulièrement par celle de l’informatique. Les tables de codage des cartes perforées n’ont jamais eu de secret pour lui !

En ce début de vingt-et-unième siècle, sa curiosité n’est pas entamée et il a publié ici plusieurs compte-rendus de lecture des ouvrages de Eric (Sadin), Félix (Tréguer) et les autres.

Eric a consolidé le mur de connaissances sur la Matrice du flic inculte en apportant une brique philosophique et sociétale :

Mais, malheureusement, Eric s’arrête en chemin… et semble avoir quelque mal à concevoir une issue… en proposant ne serait-ce qu’un embryon de solution… même dans un de ses bouquins censé en apporter une : « Faire sécession » .

« Foncer droit dans le mur en accélérant tout en sabotant les freins ».
« Dans quelques années, il sera trop tard » prophétise Ricardo Méndez.

Félix, lui, dans son avant-dernier ouvrage :

ose lacher :

« Ce qu’il nous faut, d’abord et avant tout, c’est arrêter la machine ».

Félix Tréguer

après avoir apporté une brique historique. N’a-t-il pas sous-titré son ouvrage « Une contre-histoire de l’Internet » ?

Vouloir arrêter la machine oui, mais comment ? Et que vient donc faire Yanis Varoufakis dans cette histoire ?

Les nouveaux serfs de l’économie : la brique qui manquait à l’édifice de Méndez !

ET d’abord, qui est Yanis Varoufakis ? Difficile à résumer sa trajectoire en quelques phrases… Nombre d’entre nous savent que Yanis est un homme politique grec nommé ministre des Finances dans le gouvernement d’Alexis Tsípras le 27 janvier 2015. Il démissionne de son poste au lendemain du référendum du 5 juillet 2015 organisé dans le cadre de la crise de la dette publique grecque. Mais là n’est pas le plus important aux yeux de l’officier.

Yanis est un économiste comprenant l’économie.

Ricardo Méndez

Méndez encourage les rares lecteurs arrivés jusque là à analyser son pedigree… Essentiellement, Varoufakis est un « économétricien » , une spécialité que connait bien Ricardo. Un économiste maîtrisant mathématique, économie et statistique. Un universitaire pur et dur qui, à l’instar de son père, a passé de vrais diplômes… Nous sommes loin des énarques politiciens français et de l’affichage de leur (in)compétence intellectuelle proche de l’escroquerie qui n’a d’égale que leur immoralité.

En quoi l’ouvrage « Les nouveaux serfs de l’économie » est-il novateur ? Qu’apporte-t-il au débat ? Comment la fameuse matrice a-t-elle pu voir le jour ? En quoi les sciences économiques peuvent-elles nous aider à comprendre la MIC, cette nébuleuse technostructure dont nombre de citoyens ne perçoivent même pas l’existence ?

Yanis décrit tout d’abord les métamorphoses du capitalisme qui est, à l’origine, un capitalisme de profits. On en arrive alors à la question cruciale :

A présent que les ordinateurs communiquent entre eux, ce réseau va-t-il rendre le capitalisme impossible à renverser ? Ou s’avérera-t-il être, finalement, son talon d’Achille ?

Yanis va analyser avec finesse comment nous sommes passés d’un Internet vu comme un réseau offrant des services communs d’utilité publique à un internet où, pour accèder à un service, on doit décliner une identité numérique associée à un moyen de paiement.

Le premier système de positionnement (d’origine américaine, le GPS) offrait (et offre toujours en concurrence avec d’autres systèmes européen, russe et chinois) un bien commun. Tout citoyen peut accéder en temps réel à sa position, gratuitement et sans décliner une identité. c’est un service que l’on a voulu non monnayable. C’est une décision politique.

A contrario, un internet nouvelle génération est rapidement apparu où le citoyen, désormais consommateur, doit décliner une identité numérique (authentifiée au préalable) associée à un moyen de paiement pour accéder à une « enclosure » .

L’enclosure est un terme anglais désignant, au sens strict, une parcelle enclose d’un muret de pierres sèches ou d’une haie.

En prouvant une identité et en payant, nous accédons à une parcelle très délimitée du monde numérique. Un hôtelier paiera la plateforme « Booking » pour afficher son établissement aux yeux de clients potentiels. Ces enclosures ont spolié des biens communs offerts gratuitement et de manière décentralisée (une liste d’hôtels proposée aux voyageurs par un Office de Tourisme par exemple).

Les « cloudalistes » visent le marché mondial. Ils ont donc besoin de données « fines » sur chaque consommateur potentiel de la planète. C’est là qu’interviennent des algorithmes destinés à collecter des données sur les consommateurs de manière massive pour ensuite les exploiter selon des modèles statistiques. Pour que le capital cloud fonctionne, il faut que les citoyens passent un pacte avec le Diable (l’approbation des CGU, Conditions Générales d’Utilisation), acceptent, consciemment ou pas, la collecte de données personnelles en ligne, le suivi en temps réel de leurs activités, la sélection invisible des contenus consultés ou des produits ou services achetés.

Les serfs et les techno-prolos

En quoi le monde numérique découpé en enclosures est-il différent du neo-capitalisme classique ?

Le capitalisme cloud a réussi un tour de force : se passer du marché du travail ! En effet, une immense partie de l’humanité va enrichir gratuitement les bases de données des cloudalistes. Nous sommes tous, nous consommateurs, des techno-serfs !

Qu’en est-il des nouveaux travailleurs, les techno-prolos ? Eux sont soumis à des algorithmes exécutés dans le cloud (c’est la fin des DRH, des contremaîtres et des syndicats). Yanis fait référence au film de Chaplin « Les temps modernes » . Ricardo, lui, citerait volontiers « Sorry We Missed You » de Ken Loach

Le passage d’un capitalisme de profits à un capitalisme de rentes

Suite à la crise économique mondiale de 2008, Yanis explique comment les « Big Three » (BlackRock, Vanguard et State Street) ont fait main basse sur les liquidités injectées dans l’économie mondiale par les banques centrales pour limiter l’impact de la crise. Ces 3 sociétés tentaculaires de gestion d’actifs ont acheté des actions en masse et ont ainsi pu offrir aux ultra-riches des produits financiers aux rendements élevés et aux frais de gestion modérés. Ce mécanisme a été encore amplifié par la crise liée à la pandémie Covid.

Les ultra-riches ont maintenant les moyens de racheter les plateformes virtuelles basées sur le techno-féodalisme (rachat de Twitter par Elon Musk en octobre 2022 pour 44 milliards de dollars pour l’exemple).

Cette métamorphose économique font que les cloudalistes n’ont pas pour objectif de maximiser des profits mais de monétiser l’attention des consommateurs en les incitant à utiliser leurs fiefs (leurs plateformes). Un lien entre individu et plateforme que le flic qualifierait de « menotte numérique ». « Je suis ligoté et en plus je paye pour cela » et je participe donc à l’accroissement de la rente du Seigneur.

Comment s’échapper ?

Après avoir analysé les conséquences mondiales du techno-féodalisme, l’économiste grec essaie de monter un scénario pour sortir de ce modèle économique suicidaire… Méndez n’est pas convaincu… car Yanis semble toujours compter sur la classe politique… Quelle erreur ! Les politiques sont, dans le meilleur des cas, incultes sinon corrompus. Pire, Varoufakis ne critique à aucun moment, le modèle numérique mondial hyper-centralisé qui a été imposé aux populations, ne remet pas en cause ce que certains appellent Intelligence Artificielle…

Seule une prise de conscience mondiale des populations peut bloquer cette infernale spirale… Et si l’on partait plutôt sur la base décrite par Ricardo Méndez en personne dans cet article récent ?

Dans quel monde voulons-nous vivre ? A chacun de juger.

Ricardo Méndez.

3 réponses à « La matrice, les serfs et les techno-prolos »

  1. […] Yanis Varoufakis et Ricardo Méndez sont-ils intellectuellement compatibles ? La matrice, les serfs et les techno-prolos Comment l’I.A. efface les femmes d’internet… et pas que ! La vie […]

    J’aime

  2. […] La matrice, les serfs et les techno-prolos Yanis Varoufakis et Ricardo Méndez sont-ils intellectuellement compatibles ? […]

    J’aime

Répondre à La technologie au service de l’autoritarisme – Un photographe insignifiant incarne l’inspecteur Méndez ! Annuler la réponse.


En savoir plus sur Un photographe insignifiant incarne l’inspecteur Méndez !

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

close-alt close collapse comment ellipsis expand gallery heart lock menu next pinned previous reply search share star