L’inspecteur 2ème Classe Méndez avoue volontiers n’avoir jamais rejoint son bureau officiel, un simple réduit sans fenêtre coincé entre les toilettes odorantes des fliquettes en tenue et les archives du Comisaria de Policia au Carrer Nou de la Rambla…
Il a désormais pris habitude, pour auditionner confortablement les suspects, d’aménager un coin de table dans un recoin sombre et un peu humide de l’Hemingway Gin & Cocktail Bar. Et c’est dans ce contexte de pré-interrogatoire que nous pouvons observer, en ce mardi 2 février 1965, l’Officier de Police installer sur un coin de table une lampe Fase modèle « Pendulo » qu’il avait subtilisé à un brocanteur soupçonné de recel. Deux chaises de bistrot se font face. L’antique Astra 400 de Ricardo, graissé chaque matin mais presque systématiquement non chargé, est obstensiblement déposé sur la table ainsi qu’un carnet jauni accompagné d’un magnifique stylo INOXCROM 55 qu’une fille de vie avait offert au flic dépassé pour avoir, de fois à autre, assuré sa protection officieuse.
Mardi 2 février 1965, 11h 15 : un homme fringant et très sûr de lui, la cinquantaine, en costume impeccable et chapeau DOBESH blanc cassé à ruban gros-grain noir, franchi avec une assurance certaine la porte tambour du débit de boissons : Antoine le Vertueux en chair et en os, le fameux Antoine des Martigues, désormais patron-pêcheur gérant 2 chalutiers qui font la mangouste dans les eaux de Mauritanie, 300 briques à son compte en banque et le Parti Socialiste à ses trousses pour qu’il devienne au moins conseiller municipal. Ricardo l’a fermement invité pour audition dans le cadre de l’affaire de la bijouterie de la rue du Paradis à Marseille.
L’HONORABLE ARMATEUR DES MARTIGUES FAISAIT SES FRIC-FRAC EN FAMILLE
titrait Le Provençal le 15 novembre 1964 sur 8 colonnes à la Une.
Les lecteurs qui auraient oublié cette rocambolesque affaire de gangsters provençale se reporteront à l’article de Ricardo qui met le doigt sur une pépite littéraire composée de 2 romans policiers réunis dans un même ouvrage édité par « L’écailler du sud » et dont l’auteur n’est autre que le fameux, l’illustre Yvan Audouard, un homme de lettres sachant écrire :
- Antoine le Vertueux,
- Le Vertueux a tous les vices.


Antoine a l’oeil exercé pour repérer dans le clair-obscur des bars tout ce qui peut ressembler à un flic ou à quelque chose d’approchant : il se dirigea vers le bureau officieux du gradé qui ressemblait malgré toute la mise en scène à… une table de… caboulot ce qui, d’ailleurs, n’étonnera personne.
Antoine, affable : Inspecteur Méndez ?
Méndez : Lui-même, asseyez-vous. Catalinaa !!!
Catalina, la barmaid de l’Hemingway, une robuste blonde aux seins ogivaux parfaitement horizontaux faisant, de facto, équerre avec l’une des pompes à bière, servit promptement 2 “Mother of dragons”.
L’entretien commence mal
Méndez, toujours : Monsieur Antoine, je peux vous appeler Antoine ? Les articles du Provençal à propos du casse de la bijouterie de la rue du Paradis à Marseille ont retenu mon attention… Cette affaire pourrait être liée à une autre, à Barcelone cette fois-ci… J’aimerais, officieusement bien entendu, en savoir plus sur votre vie, vos fréquentations, vos moeurs… Une enquête de moralité comme l’on dit dans notre jargon…
Antoine, ne se départissant pas ni de son calme ni de son sourire : L’affaire de la bijouterie de la rue du Paradis se termina comme il fallait s’y attendre : par un non-lieu. Vous me direz qu’il y a eu flagrant délit. Mais si vous me posez une question aussi stupide, c’est que forcément, vous êtes du Nord. Parce que moi, je dois à mon tour vous poser une question à la suite de laquelle vous serez obligé de vous demander si vous n’auriez pas mieux fait de vous taire. Car en somme, sur quoi ça repose un flagrant délit ? Sur des témoignages.
Méndez, estomaqué par tant d’aplomb : Sur des témoignages ?
Antoine montrant des signes évidents de lassitude : Qu’est-ce que c’est qu’un témoignage ? Je vais vous le dire : c’est un sujet à caution. En tout cas, ce n’est pas grave. En tous cas, ça peut s’arranger. Surtout dans nos régions. A condition, bien entendu, d’avoir des amis. Et moi, des amis, je n’ai jamais cru que j’en avais autant. C’est dans l’adversité qu’on trouve ses vraies richesses.
Le Commissaire Marchinetti
Méndez : Vous ne devez pas porter les flics dans votre coeur. Qui était chargé de l’enquête ? Sans doute un jeune débutant tout juste sorti des écoles ?
Antoine faisant montre d’un calme olympien, sortit un paquet de Gitane Maïs et en offrit une à Ricardo : Je vais vous surprendre peut-être. Je ne suis pas de ceux qui disent que les poulets sont tous des imbéciles. J’en ai eu même rencontrés qui auraient eu des qualités suffisantes pour figurer dans le milieu. Malheureusement, ils avaient pris la mauvaise direction et se trouvaient condamnés à une médiocre vie de fonctionnaires, spécialisés dans un rôle de casse-pieds. Mais même les poulets les plus doués, il leur arrive de faire des fautes.
J’étais tombé sur le poulet peut-être le plus doué de tout le Sud-Est. C’était lui le plus fort. Et bien, même lui, il a commis une erreur à mon égard : il a laissé Mélanie, ma femme, en liberté provisoire.
Méndez : Quel rôle a-t-elle joué ? Comment avez-vous réussi à faire renoncer Marchinetti à ses investigations ?
Antoine : Mélanie a alerté quelques amis qui ont fait rapidement comprendre à ce pauvre homme qu’il avait le choix entre 2 solutions. Où bien nous le déshonorions dans les plus brefs délais. Ou bien nous le faisions nommer, avec avancement, à Paris. Marchinetti était un malhonnête homme, mais ce n’était pas un imbécile. Il se trouvait bien à Marseille et n’avait pas spécialement envie de monter à Paris. Mais cela valait tout de même mieux que d’être révoqué sans pension.
Le Code de l’Honneur, la Vertu et le sens pratique
Méndez : J’aimerais un peu mieux cerner votre personnalité, Antoine. Pourquoi ce surnom ? Le Vertueux ?
Antoine : Si on m’appelle « Le Vertueux » , c’est qu’il y a des raisons. La Vertu, c’est mon point fort, ma spécialité, ma marque de fabrique. Gaspard, il avait guidé mes premiers pas sur le mauvais chemin. Il m’avait tout appris. Siimplement parce qu’il m’avait à la bonne et qu’il voulait m’éviter les erreurs de précipitation et de vanité qui guettent le débutant. Je lui devais tout : mon métier, mes sous, ma liberté. Jamais je ne l’ai trahi. Et c’est pour respecter Vertu et Code de l’Honneur que j’ai accepté à sa mort de m’occuper de sa fille Marie-Laure, une pisseuse sans moralité de 17 ans… Une fille courageuse, cette petite. Qui n’a peur de rien. Mais elle n’est pas encore mure pour les réglements de comptes entre adultes. J’ai quand même le sens pratique.
Les femmes
Méndez : Vous aimez le sexe, Antoine ? Répondez sans détour.
Antoine regarda le poulet avec insistance. Cette question lui parut déplacée. Un flot de souvenirs envahissait son cerveau…
Antoine, il ne sait pas pourquoi, se confessa auprès de l’Inspecteur : Au niveau du sexe, j’ai de la santé… Ma femme Mélanie, jusqu’à présent, elle m’a suffit… Vous me direz que, les gonzesses, je n’y connais pas grand chose… Si on m’appelle « Le Vertueux », c’est qu’il y a des raisons. Même si de mauvaises pensées surgirent à la vue de Marie-Laure, la fille de Gaspard. Des julies comme cette Marie-Laure là, j’en avais jamais examiné de près.
Antoine, intarrissable : Et sans arrêt je répétais « Voleur de Dieu, qu’elle est distinguée cette petite ! O fan, ce qu’elle peut-être distinguée ! » . Distinguée, elle l’était… mais pas timide.
Méndez, cynique : Donc vous avez consommé.
Antoine, rentrant très maladroitement sa colère : Tous les jeudis, je prends ma 404 pour aller à Marseille. C’est très bien vu par tout le monde. On croit que je vais rejoindre ma petite amie. Je laisse dire. Cela fait partie de mon standing.
Antoine, poursuit, un peu ému : Mais des gonzesses, dans ma vie, il n’y en a jamais eu qu’une et il n’y en aura jamais qu’une : la mienne. Si j’avais eu un métier de tout repos, je ne dis pas que, de temps en temps, je me serais pas offert la petite sieste coquine. Je suis plutôt bien fait de ma personne avec ce qu’il faut de force de frappe dans le regard. Même maintenant, il m’arrive de rencontrer sur ma route de la julie qui ne demanderait qu’à me tutoyer en soupirant. Mais dans mon métier à moi, il ne faut pas disperser son élan vital si on veut réussir. Vous me direz que maintenant que je suis à la retraite, j’aurais droit à quelques douceurs, gentillesses et fantaisies. Trop tard. Le pli est pris. La vie de famille me suffit.
Honneur et promotion
[… ]
Au bout de la nuit
Méndez commençait à apprécier ce vieux gangster provençal reconverti dans les affaires comme aurait dit Brassens… Soudain, il cria : Catalinaaaa !!!
Et la conversation allait se prolonger la nuit durant… Le Vertueux narrant ses couillonnades comme l’aurait fait Michel Audiard dans un scénario de film, avec l’accent et la gouaille de sa Provence natale, la voix rauque à force d’alcool et de tabac brun.
Post-Scriptum, si le vol est l’art que tu préfères
Georges
Ta seule vocation, ton unique talent
Prends donc pignon sur rue, mets-toi dans les affaires
Et tu auras les flics même comme chalands
Avertissement aux lecteurs
Dans cet interrogatoire, les questions sont bien évidemment celles de Méndez dans l’exercice de son métier. Les réponses d’Antoine sont très largement extraites des 2 romans précités du grand Yvan que l’inspecteur remercie ici pour l’avoir tant inspiré. Cyniquement, le flic des Ramblas se dit qu’il ne risque pas grand chose en terme d’infraction au droit d’auteur, ce dernier ayant rejoint le Ciel (ou possiblement l’Enfer pour avoir osé écrire des policiers aussi amoraux !) depuis fort longtemps !
Une réponse à « Antoine le Vertueux convoqué au Poste »
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[…] vous êtes chanceux ! Antoine le Vertueux convoqué au Poste La duologie de Audouard a-t-elle vraiment enfanté la trilogie de […]
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