Doit-on encore développer ses photos en 2026 ?

A la lecture du titre de cet article, les puristes vont s’arracher leurs cheveux (ou les poils de leur barbe si ceux-ci sont chauves… ).

Une grande partie des réglages d’un appareil photo échappe désormais concienmment ou inconsciemment aux photographes qu’ils soient, professionnels ou artistes, à la commande ou non… ou bien encore simple dilettante comme Ricardo Méndez. Ce constat est d’autant plus vrai que le grand public n’a, très souvent, qu’un smartphone pour réaliser un cliché.

Sans remonter au début du 19ème siècle marqué par les inventions de Nicéphore Niépce (héliographie) et de Louis Daguerre (daguerréotype), c’est bien par l’invention des films souples par George Eastman, fondateur de Kodak, à la fin du XIXe siècle, que la photographie devient enfin accessible à tous. Pour industrialiser une invention et vendre au plus grand nombre possible, il faut que les appareils reposant sur cette nouvelle technologie soient d’utilisation simple et proposés à un prix de vente très abordable.

« You press the button, we do the rest »

« Vous appuyez sur le bouton, nous faisons le reste »

George Eastman, Kodak

L’ère du développement argentique

Les plus anciens d’entre nous se souviennent du dépôt de leurs films 12, 24 ou 36 poses à la boutique photo du quartier, des films amenés à être développés et tirés sur papier par des laboratoires (Kodak, Agfa). Négatifs et tirages étaient remis au client parfois quelques semaines après !

Les plus passionnés développaient eux-mêmes leurs films dans une « chambre noire », parfois un simple placard aménagé dans un petit appartement cherchant ainsi à échapper à la normalisation des développements proposés par les labos et à libérer ainsi leur créativité.

Ce qui est moins connu des néophytes est que les 2 étapes successives et fondamentales (prise de vue et développement) n’étaient pas forcément réalisées par la même personne. Que serait l’oeuvre de Henri Cartier-Bresson sans le travail obscur (c’est le cas de le dire !) de son tireur d’élite Pierre Gassmann ?

L’arrivée des films argentiques couleurs : la fin de l’argentique et le début du numérique

Le film Kodachrome 64 au début du siècle dernier permet la capture de 3 composantes (RVB) de la lumière. Ces 3 composantes peuvent être mesurées et permettent le passage de la photo argentique vers la photo numérique selon le principe de codage RVB. C’est ce principe qui va permettre de quantifier les 3 composantes primaires de la lumière, de les mémoriser sous forme binaire ce qui facilite le traitement (le développement) et la représentation de l’image finale sur une grande variété de supports (écrans, vidéoprojecteurs etc… ).

La fin des films argentiques (vraiment ?) et la numérisation de bout en bout

En 1969, les ingénieurs Willard Boyle et George Smith inventent le capteur CCD (Charge Coupled Device, « dispositif à transfert de charge »), qui transforme la lumière en signaux électriques. Quelques années plus tard, un autre type de capteur, le CMOS (Complementary Metal-Oxide-Semiconductor, « semi-conducteur à oxyde métallique complémentaire »), voit le jour. Moins coûteux et plus économe en énergie, il équipe aujourd’hui la majorité des appareils photo numériques et des smartphones.

Le but des industriels est de numériser toute la chaîne de production, de la prise de vue à la diffusion en passant par le stockage. On exploite les travaux des 3 plus grands mathématiciens et informaticiens du siècle dernier (Shannon, Wiener, John von Neumann). Transmettre le plus rapidement possible ou, pour le moins, dans un délai garanti, une information (une photo n’est qu’en exemple), sans déformation (la transmission ne doit pas générer de bruit ou, en tout cas, ce bruit doit être réduit voire éliminé sans perte d’information utile), l’image reçue doit être conforme à l’image originale au bit près et l’on doit pouvoir instantanément s’assurer de son authenticité (s’assurer que l’auteur déclaré de la photo est bien celui qu’il prétend être (Intégration de la norme 2024 Content Authenticity Initiative (CAI) par le quatuor Sony, Nikon, Leica et Canon. Le certificat numérique « de naissance » de la photo permet de s’assurer à chaque étape de la chaîne de production que le fichier n’a pas été modifié. L’algorithme (à base de clé publique, notion de signature numérique) est scientifiquement validé depuis plus de 50 ans ! Il a fallu l’arrivée de l’IA au niveau du grand public qui permet à tout un chacun de truquer une image voire de la générer ex nihilo à partir d’un simple « prompt » pour que constructeurs et professionnels de l’image s’inquiètent ! Technosolutionnisme, encore et toujours !

Mais alors ? Quid du développement numérique ?

La grande majorité des appareils photo embarque un capteur numérique. Une photo ne peut être visible directement en sortie de capteur. Il faut la « dématricer », on obtient alors un fichier « brut » RAW et développer ce dernier pour pouvoir l’exporter sous des formats exploitables par nos appareils numériques (JPEG, HEIF, TIFF… ).

Kodak est mort mais pas un slogan publicitaire qui lui avait été associé « Clic, Clac, Merci Kodak !« . La stratégie marketing associée est toujours d’actualité elle… Limiter le plus possible la compréhension du fonctionnement des appareils par les utilisateurs pour mieux contrôler la fameuse étape de développement qui n’est que l’interprétation du cliché sublimée à des fins commerciales et exploitée de manière différente par chaque constructeur. Citons, pour l’exemple, les fameuses simulations de films argentiques par… Fujifilm… A travers une simulation de film, on créé dans le cerveau du photographe un instant de rêve… Editer une image digne (en apparence) de Cartier-Bresson alors que celui-ci, dans la majorité des cas, ne développait pas lui-même ses photos !

Qu’en pense Nath-Sakura ?

Citons ici, pour illustration, un échange entre le vieux policier et Nath-Sakura :

@InspMendez « Une de tes plus intéressantes vidéos ! Petite question : est-ce que l’application automatique des algorithmes des fabricants de boîtiers dans le but est de se démarquer de la concurrence, répondre à des choix marketing etc… ne va-t-elle pas AUSSI influer sur le matériel ? Est-ce la fin des optiques qualitatives (et donc forcément très chères) au profit d’optiques moyennes voire médiocres dont on corrigera après coup les défauts à certaines étapes du pipeline image ? Est-ce là ce qui différenciera les optiques très haut de gamme qui supporteront un traitement manuel efficace (le développement d’un photographe-artiste) d’optiques à bas coût qui elles ne seront exploitables que par une certaine gamme de boîtiers produits par certains constructeurs qui auront passé des accords avec des opticiens (une forme de segmentation du marché imposée aux photographes consommateurs ? »

@NathSakura « Tu mets le doigt sur le vrai nerf de la guerre, @InspMendez. Oui, mille fois oui : la logique marketing et logicielle finit par influencer le matériel lui-même. Autrefois, une bonne optique devait corriger la lumière. Aujourd’hui, on se contente souvent de la corriger après coup. Les fabricants ont compris qu’un objectif plus léger, plus compact, un peu moins précis… coûterait moins cher à produire, et que le DSP (le processeur de traitement d’image) ferait le reste. Résultat : beaucoup d’optiques modernes sont conçues en dialogue avec le pipeline. Leur distorsion, leur vignettage, leurs aberrations chromatiques ne sont plus vus comme des défauts optiques, mais comme des données à corriger. On ne cherche plus la perfection dans le verre, mais dans le code. C’est une bascule historique : la qualité perçue se déplace du cristal au silicium. Tu as raison de parler de segmentation. Les gammes “pros” (Zeiss, G Master, L, APO, etc.) sont pensées pour résister à cette correction logicielle — pour offrir un signal brut riche, cohérent, que le photographe peut modeler. Mais les gammes “grand public”, elles, reposent de plus en plus sur le couple optique moyenne + pipeline agressif. Autrement dit : sans le firmware du constructeur, ces images seraient inexploitables. C’est un cercle fermé : les constructeurs créent des optiques adaptées à leur pipeline, puis calibrent le pipeline pour ces optiques. Ce mariage technique, vendu comme un confort, devient une dépendance. Et derrière, oui, se cache une stratégie économique : t’enfermer dans un écosystème, comme un musicien obligé de racheter la même marque de pédales pour sa guitare. Mais l’artiste, lui, n’a pas besoin de béquilles. Une bonne optique, c’est celle qui tient seule, sans algorithme pour lui sauver la mise. C’est celle dont le rendu ne dépend pas du firmware, mais du regard de celui qui déclenche. Alors oui : le pipeline change la manière dont les objectifs sont conçus, testés, calibrés. Mais tant qu’il existera des photographes prêts à développer leurs RAW, à travailler leur lumière comme on polit une pierre précieuse, les bonnes optiques continueront d’exister. Parce qu’elles sont les instruments du regard — pas les outils du marketing. »

La liberté du photographe artiste passe-t-elle encore par le traitement des fichiers RAW par un logiciel externe bien choisi ?

Nous disons bien ici « logiciel externe » ( externe au boitier de l’appareil photo et indépendant, a priori, du constructeur de celui-ci) et exploité sur une station de travail de type MacOS, Windows ou… Linux.

Récupérer le fichier RAW depuis l’appareil photo pour le développer avec un logiciel ad hoc externe permet de s’affranchir du développement « imposé » par le constructeur (à condition, rajouterait Nath-Sakura, de basculer la « courbe de base » en « courbe linéaire »).

Mais… cela n’est pas aussi simple que ça… Constructeurs (de matériels) et éditeurs (de logiciels) se soumettent à la « Loi des brevets » qui impose la notion de « boîte noire » qui ne montre que le comportement extérieur des produits. L’intérieur, et donc leur fonctionnement intime, est… opaque.

Selon Méndez, la bataille de l’Open Harware est d’ors et déjà perdue… Quel fabricant d’appareils serait assez fou pour dévoiler à la concurrence les composants utilisés ? Le firmware ? Et signer ainsi son arrêt de mort ?

L’Open Source résiste toujours aux coups de boutoirs des entreprises capitalistes tout en mangeant parfois avec le Diable. Oui, il est toujours possible d’utiliser des logiciels comme Darktable (ou par exemple son fork Ansel Photo) pour développer… Des logiciels sans IA (en ce qui concerne Darktable), très puissants en terme de possibilités mais… beaucoup moins ergonomiques que les logiciels privateurs (dirait Richard Matthew Stallman).

4 réponses à « Doit-on encore développer ses photos en 2026 ? »

  1. Avatar de blackbonnie64

    Super intéressant . Merci!👌

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    1. Avatar de Inspecteur Méndez

      Merci !
      En fait, ayant passé beaucoup d’énergie en qualité de professionnel des réseaux numériques, j’ai voulu élargir mon champ de conniassances à la photographie… pour m’échapper de cette société technicienne notamment ! Mais les vieux démons sont resortis de mon corps et parfois, malgré moi, j’essaie de faire la synthèse de ce que j’ai connu… et de ce que j’essaie de connaître !
      Nath-Sakura, photographe militante et très décriée parfois sans doute pour son côté provocateur, m’aide beaucoup à travers ses vidéos !

      Aimé par 1 personne

  2. Avatar de blackbonnie64

    C’est une belle démarche 👍

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    1. Avatar de Inspecteur Méndez

      Merci ! C’est encourageant !

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4 replies to “Doit-on encore développer ses photos en 2026 ?

    1. Merci !
      En fait, ayant passé beaucoup d’énergie en qualité de professionnel des réseaux numériques, j’ai voulu élargir mon champ de conniassances à la photographie… pour m’échapper de cette société technicienne notamment ! Mais les vieux démons sont resortis de mon corps et parfois, malgré moi, j’essaie de faire la synthèse de ce que j’ai connu… et de ce que j’essaie de connaître !
      Nath-Sakura, photographe militante et très décriée parfois sans doute pour son côté provocateur, m’aide beaucoup à travers ses vidéos !

      Aimé par 1 personne

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